Possession

Je ne saurais dire depuis combien de temps m’habite cette fascination obsessionnelle pour les objets domestiques et décoratifs, les bibelots, les objets de collection. Cela remonte sans doute à mon enfance, lorsque les rares objets rapportés d’Algérie par mes parents rapatriés avaient à nos yeux autant de valeur matérielle que sentimentale. Ainsi la théière en porcelaine de Limoge de mon arrière-grand-mère, était-elle un trésor autant pour ce qu’elle représentait en termes affectifs que ce qu’elle valait matériellement.

Aujourd’hui, je consacre ma carrière d’artiste à l’exploration des multiples strates de signification des objets décoratifs de collection, notamment à leur portée sociopolitique, mais aussi et plus particulièrement aux sentiments émotifs que nous éprouvons à leur égard. Car, à travers les rapports intimes que nous entretenons avec eux, les objets deviennent les dépositaires de fragments d’histoires personnelles et les supports d’attentes, d’attachements et d’émotions. Incarnations d’affects et de vécu, les objets deviennent « habités » et c’est cette valeur affective que leur reconnaissait le poète romantique lorsqu’il parlait de l’« âme » des « objets inanimés ». Et c’est bien cette âme qu’explorent les artistes qui m’accompagnent dans cette exposition, chacun avec son langage et sa sensibilité propre. Cette valeur sentimentale que l’on accorde aux objets, cet « esprit » qu’ils semblent posséder, sont au cœur de leurs pratiques. Ainsi, les fantômes d’objets de Jannick Deslauriers, visions oniriques aux allures spectrales, nous rappellent la fatale évanescence des êtres et des choses, évoquent autant la disparition de ceux qui les ont utilisés, aimés, que leur inéluctable évanouissement matériel. Ce sentiment de perte se retrouve dans les œuvres d’Anne Ramsden, aussi bien dans ses photos de céramiques brisées et recollées, véritables inventaires figurés des meurtrissures et des deuils de nos vies, que dans sa sculpture de fauteuil vidé, usé et rapiécé, fabriquée à partir du tissus d’un meuble usagé et récupéré. Dans la série de dessins de Yannick Pouliot, les objets représentés deviennent les supports d’anomalies, de vides et de monstruosités, et apparaissent comme des incarnations de notre propre morbidité. Parallèlement, la sculpture de cet artiste évoque une véritable entité autonome, un meuble dont on ne sait plus s’il est une création ou plutôt une créature dotée de volonté et de sensibilité, entretenant, selon les mots de l’artiste, une confusion entre objet et sujet. Dans le même esprit, certaines de mes pièces de porcelaine semblent habitées, tels ces vases anthropomorphiques s’affaissant comme épuisés, ou paraissant hurler, ou encore cette assiette dont le décor de fleurs se fane, élément de nature morte animée par vidéo. Parfois, c’est plutôt en victimes de ma passion, se manifestant en une sorte d’amour phagique ou d’étreinte étouffante, que les objets apparaissent dans des œuvres – photos ou dessins – qui illustrent les sentiments aussi intenses qu’ambigus que j’éprouve à leur égard. Toutes les œuvres présentées ici ont en commun une étrangeté surréaliste résultant d’inquiétantes métamorphoses.

Laurent Craste

Artistes présentés : Jannick Deslauriers, Yannick Pouliot, Anne Ramsden, Laurent Craste