Ariane Thézé

Remake-up

Galerie [sas] – du 2 juin au 7 août 2010

Les dernières photographies réalisées par Ariane Thézé sont des portraits cyberréalistes conçus à partir d’une structure numérique de son visage et de son corps. Elle reformule ainsi l’un des enjeux de l’image, signifier la réalité vivante de l’humain dans l’ordre de la représentation, mais ici, une représentation à la limite d’elle-même. Le processus contraint la figure et génère une tension au niveau de sa perception. S’agit-il encore d’un portrait ou de son ersatz, un stéréotype que modèle la lumière telle une sculpture en attente d’incarnation ? Chaque image endosse le masque de la séduction, l’illusion troublante d’un truquage pointant la malléabilité de l’apparence, testant et incorporant les normes socialement acceptables dans l’ordre de la programmation. L’efficacité de la figure est moins dans ce qu’elle représente que dans ce qu’elle donne à voir, cet écart qui perturbe le visible, l’être absent à peine perceptible par le regard cherchant à s’extraire de l’image.
Cette dialectique entre extériorité et intériorité – ce qui constitue l’essence du sujet – altère la surface sensible de ce qui nous fait face désignant la fêlure de notre propre peau. Car l’écart est dans la perte : l’absence de traits qui relient la figure à son passé et à ses expériences, l’effacement des signes distinctifs au profit d’une identité homogénéisée, un visage unique dans une pensée unique, une image désincarnée par peur de l’oubli. Cette perte de la réalité du visage humain détruit l’ancien socle culturel de la représentation, un visage qui ne rend plus visible dans sa chair, la face inaccessible de son essence divine. Dans ce jeu des apparences, la beauté et son modèle imposé aliènent le corps au sein d’une esthétique morbide où la mort apparaît comme figure inversée, celle qui suggère l’absence de l’accident et le corps en sommeil comme une autre vie mystique, scientifique, virtuelle. S’agit-il pour autant d’une désincarnation ? La virtualisation se réduirait-elle à un processus de disparition ou de dématérialisation ? Loin de toute mimésis, les œuvres d’Ariane Thézé, dans cette dialectique entre l’image et la figure, le visible et le visuel en proposent une analyse comme changement d’identité, le passage d’une solution particulière à une problématique générale, une réinvention, peut-être réincarnation.
Sylvie Lagnier

Ariane Thézé fait partie de la génération des créateurs québecois qui a permis de sortir la photographie d’un cloisonnement et a contribué à la faire entrer dans le champ des arts visuels au début des années 80. Ses oeuvres font d’elle une figure majeure de l’art dans le Québec d’aujourd’hui. Ariane Thézé vit à Montréal depuis 1982. Elle amorce sa formation à l’École des Beaux-Arts d’Angers, puis étudie à la Sorbonne et à l’Université du Québec à Montréal où elle obtient un doctorat. Elle a, à son actif de nombreuses expositions personnelles et collectives tant au Canada qu’à l’étranger (Art Gallery of Ontario, Musée du Québec, Musée de Cuenca, Musée d’art moderne d’Alicante, Musée Nordico à Linz) et participe à divers festivals de cinéma. Ses œuvres font aujourd’hui partie de plusieurs collections privées et publiques. Auteure de l’essai "Le corps à l’écran" (2005), elle enseigne à l’Université d’Ottawa.

Sylvie Lagnier est docteure en histoire de l’art, spécialiste d’art contemporain et chargée d’enseignement au sein d’universités et d’écoles d’art. Auteur d’un essai aux éditions l’Harmattan en 2001 et publie régulièrement dans les revues d’art internationales