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Les Progressions et les Projections : Deux importantes séries dans l’œuvre de Peter Gnass.

Le spectateur qui est face à la photographie intitulée Ground Zero, produite en 2002, perçoit avec un sentiment d’étrangeté ce découpage de l’architecture urbaine, à la fois familier et troublant.

Devant les œuvres de Peter Gnass, on ressent toujours cet effet de solidité massive du matériau et de la structure, qui se déconstruit, rapidement ou progressivement, pour s’opposer ensuite à ce premier effet et pour nous faire sentir, finalement, la fluidité de nos perceptions et la précarité de la forme de l’objet observé.

Quelques repères biographiques

Né en Allemagne en 1936, Peter Gnass étudie à l’Académie des beaux-arts Lerchenfeld de Hambourg, jusqu’au moment où il immigre au Canada, en 1957, pour poursuivre ses études à l’École des beaux-arts de Montréal. Dès 1965, la Galerie XII du Musée des beaux-arts de Montréal organise sa première exposition individuelle d’importance. À cette époque, Gnass s’intéresse surtout à la gravure mais, dès l’année suivante, il commence à privilégier la sculpture ; il participe au Symposium d’Alma et devient président de l’Association des sculpteurs du Québec. Jusqu’en 1975, il utilise les métaux, la résine et le plexiglas, et produira les séries intitulées Lumenstructure et Topolog. Les œuvres de Gnass sont alors exposées dans plusieurs lieux dont le Musée d’art contemporain de Montréal, le Musée national des beaux-arts du Québec, le Musée d’art moderne de la Ville de Paris, l’Université du Vermont aux États-Unis, Anvers en Belgique (la IIe Biennale de Middelheim), Milan en Italie (Palazzo della Permanente) et Bâle en Suisse (le Salon Art 3’72). C’est aussi pendant cette période qu’il devient professeur au Département des arts visuels de l’Université d’Ottawa (jusqu’en 1995).

Il faut ici rappeler que l’artiste avait bénéficié d’une formation très rigoureuse qui lui a permis de maîtriser deux sciences : l’art de la perspective linéaire, héritée de la Renaissance italienne, appris aux écoles des beaux-arts, et la science de l’ingénierie, transmise par son père ingénieur.
Peter Gnass expose ses premières œuvres de la série Progression en 1976 à Montréal (Musée des beaux-arts de Montréal et Galerie Gilles Corbeil), ainsi qu’à Québec (Galerie Jolliet). Il réalise aussi, pour le Musée d’art contemporain de Montréal, une sculpture éphémère composée de tubes d’aluminium et de néons, intitulée Progressions : l’installation est imposante et occupe toute la salle du musée. Dès 1978, le public découvre les premières œuvres de la série des Projections, dont Key West, Fla., U.S.A. (collection du Musée d’art contemporain de Montréal). Gnass séjournera ensuite à Paris après avoir obtenu, en 1980, le Studio du Québec à la Cité internationale des arts. Avec ses Projections, qui deviennent rapidement connues en France, il obtient le Prix de la sculpture au XXVe Salon de Montrouge, ainsi que le Prix Adam et le Prix Daum au XXXIIe Salon de la Jeune Sculpture à Paris. Les Projections seront aussi exposées en Belgique (Bruxelles) et dans divers musées et galeries au Canada. En 1984, l’artiste débute une nouvelle série d’œuvres sur le thème de la guerre (on en retrouve quelques unes dans la collection du Musée des Beaux-arts de Montréal).

De 1990 à 2000, Peter Gnass réalisera des installations dont les thèmes se rattachent davantage aux voyages en mer : pendant cette période, il fera d’ailleurs trois traversées de l’Atlantique sur le voilier qu’il a construit. Les Projections demeurent néanmoins une constante dans son travail, comme en témoigne l’œuvre réalisée en 2000, Blueberry Pie Box (collection de la Ville de Montréal). En 2001, Gnass amorce la production d’une série d’œuvres, composées de photographies et de dessins, qui se présentent comme une synthèse des Progressions et des Projections (Atelier Barjols, Step it up…). Peu après, en 2004 et 2005, la Galerie de l’UQAM et le Musée régional de Rimouski organisent une exposition rétrospective de son travail, pour laquelle l’artiste réalise deux installations de grandes dimensions (intitulées C for Cut), toujours dans la série des Projections. Ces deux institutions ont en effet plusieurs Progressions dans leur collection permanente, et il était pertinent d’intégrer une nouvelle Projection à cette exposition conjointe.

On trouve des œuvres de ces deux séries dans plusieurs autres collections publiques . Parmi les acquisitions plus récentes, on note que le Musée des beaux-arts de Montréal a acquis, en 2004, deux dessins : Projet de projection d’un polygone – Sq Albert Schweitzer et Projet de projection – 43, rue Vieille-du-Temple. En 2005, une des cinq impressions des œuvres : Re-framed (2004), Step it up (2004) et Atelier Barjols (2004) ont été achetées par la Collection Loto Québec. Entre 2004 et 2006, le Musée régional de Rimouski a acquis dix dessins Projection sur une forme hexagonale, ainsi que l’œuvre Progression sur deux perspectives « 6 » (P2P6), datée de 1975, tandis que le Musée national des beaux-arts du Québec s’est porté acquéreur, en janvier 2007, de l’œuvre Progression positive/négative (1978).

Plus récemment, en mars 2010, le public montréalais pouvait découvrir l’œuvre Mon point de vue, la plus récente Projection de Peter Gnass, qui se déployait dans les espaces du Palais des Congrès, lors de la deuxième édition de l’événement Art souterrain.

Des préoccupations constantes

La démarche artistique de Peter Gnass est basée sur des préoccupations constantes, et toujours récurrentes, mêmes lorsqu’elles se manifestent par l’utilisation de techniques différentes. Avec les œuvres de la série des Progressions, tout comme celles de la série des Projections, l’artiste privilégie aussi bien la sculpture que la peinture, la photographie ou le dessin, pour rendre tangible son idée : « Très tôt dans ma pratique artistique, j’ai cherché à développer différents traitements de l’image ou de l’objet, et je me suis fortement intéressé à l’expression multidisciplinaire. J’ai la conviction qu’une même idée peut être interprétée et ensuite réalisée de façons multiples pour devenir sculpture, peinture, dessin, photographie, ou encore projection d’images fixes ou en mouvement. On peut interpréter cette oscillation, dans le choix des médias, comme une possibilité pour l’artiste de diversifier son mode d’expression et de rester au plus près de l’idée d’origine . »
La pratique artistique de Peter Gnass comprend donc une utilisation très diversifiée de plusieurs techniques et de différents médias. Mais elle est jalonnée par des concepts clés : la perception visuelle et la mémoire (cognitive ou collective). Et cela se traduit souvent, dans ses œuvres, par un rigoureux travail de représentation de la lumière dans l’espace et du mouvement dans le temps. Comme l’explique l’artiste : « J’ai tout d’abord exploré les possibilités d’utilisation de la lumière avec la série de sculptures intitulée Lumenstructure et, par la suite, avec la série des Topolog, qui incluait le mouvement de l’objet. J’ai ensuite créé la série des Progressions pour analyser ces mouvements en utilisant un dispositif tiré de la perspective, qui m’a amené à disséquer le mouvement en séquences d’images fixes. Toutes les œuvres qui s’inscrivent dans cette série des Progressions sont fondées sur la notion de séquence, selon des suites d’images successives fixes, décrivant un mouvement inscrit dans le temps.
La représentation d’un mouvement séquentiel construit sur deux points de fuite suggère, selon la perspective, le passage de l’image. Ce passage que j’ai expérimenté à travers divers médias me semble être destiné à s’arrêter à un certain moment, celui de sa rencontre avec une matière. En d’autres mots, je pourrais dire que c’est la forme qui se dessine, par projection, sur la surface. Finalement, la proposition peut se retourner sur elle-même, d’un point de vue perceptuel, de sorte que la projection qui se présentait comme une image virtuelle sur une surface donnée, peut aussi être interprétée comme une ombre portée sur une forme. Cette réflexion m’a amené à produire la série des Projections (la forme projetée étant généralement un polygone) mettant en évidence la relativité du phénomène de la perception selon le point de vue, par le recours aux effets d’illusion et aux processus de l’anamorphose . »

Les Progressions

Lorsque Peter Gnass a tenté de pousser plus loin, dès 1976, ses expérimentations sur le rapport à l’espace visuel, il a utilisé le dessin pour imaginer ce que pourrait être la progression d’une ligne, en considérant son évolution dans le temps. C’est ainsi qu’il a amorcé cette série intitulée Progressions, née d’un désir de présenter dans le temps, et donc par séquences, comment le dessin évolue dans l’espace. Comme les séquences d’un film, ces dessins intègrent le temps dans l’image, qui nous présentent en temps « réel » – plutôt « imaginé », car elles sont fixées sur le papier – les possibilités virtuelles du cheminement des lignes. Ensuite, la recherche a été appliquée à des sculptures de petites dimensions, des œuvres en plexiglas qui traduisent ce cheminement d’une ligne dans l’espace-temps. Peu après, l’artiste a créé des installations éphémères où ces mêmes lignes se déploient dans l’espace de la salle d’exposition. Ève-Lyne Beaudry a bien résumé, en 2005, la nature de cette démarche : « Le concept des progressions est une nouvelle orientation artistique où progresse une forme se déplaçant dans un « espace-temps » déterminé. La forme déconstruite et reconstruite est perçue selon l’endroit où elle se situe dans la progression mouvante d’un double système perspectiviste linéaire ».

Les Projections

Les Projections sont nées d’un questionnement à partir des Progressions : l’artiste s’est demandé ce qu’il arriverait à une forme (ou à une ligne) en progression si elle rencontrait physiquement un obstacle. Jusqu’à ce moment, Peter Gnass avait créé des détournements virtuels des lignes rencontrant les obstacles. Il a donc pensé à expérimenter l’avancée d’une forme vers un obstacle : la forme serait véhiculée par deux camions et elle frapperait l’objet qui aurait créé l’impact. Le projet n’a pas été réalisé, pour des raisons de sécurité, et seul un dessin témoigne de l’idée d’origine. Finalement, l’artiste a utilisé la lumière pour créer cet impact sur les formes. Il a donc projeté une forme géométrique – un polygone – sur divers environnements urbains et il a recréé, avec la sculpture, la forme qu’il avait lui-même disloquée. Les Projections, que Peter Gnass développe comme objet d’étude depuis si longtemps, ont ressurgi avec force, il y a maintenant dix ans : « Depuis une dizaine d’années, je développe des projets qui intègrent souvent la notion de mémoire (le travail de la mémoire collective et de la mémoire cognitive), en utilisant des ombres portées et des superpositions, à la manière de palimpsestes. Récemment, certains de mes projets se révèlent comme des œuvres-synthèses de ma démarche avec, notamment, l’utilisation de la photographie, qui demeure une constante depuis les années 1970 […] Pour des œuvres comme Trou de mémoire (2004) l’image numérique est utilisée avec la superposition de dessins photographiés . » Cette œuvre, comme Step it up est, en effet, une condensation des Projections et des Progressions. Avec l’œuvre Les deux pouvoirs (2007), Peter Gnass énonce encore les principaux enjeux, avec une dimension plus politique, de certaines photographies de la série des Progressions : les poteaux de téléphone sont de retour, près de 30 ans plus tard, en numérique et en couleurs.

Dans le prolongement des Progressions et des Projections

C’est là une des obsessions de l’artiste, qui écrivait en 2008 : « De fait, je travaille depuis plusieurs années sur les phénomènes perceptuels […] De manière générale, j’explore cette expérience, où le spectateur se trouve en présence d’un phénomène optique naturel - mais construit - et où il perçoit d’étonnantes représentations de l’environnement . » Peter Gnass compte parmi ces artistes qui recherchent constamment l’innovation. Certains critiques ont parlé à son sujet d’un « inventeur » ; Pierre Restany l’a nommé « artiste du mirage » dans le texte qu’il a écrit sur ses Projections ; Louise Déry l’a qualifié d’ « artiste géomètre » dans le texte du catalogue qu’elle a dirigé (elle avait invité cinq autres auteurs) sur son travail. En bref, nous pourrions dire que Peter Gnass cherche encore et toujours à résoudre les problèmes artistiques qui l’obsèdent et qu’il considère, en bon inventeur, que tous les moyens, toutes les expressions plastiques sont valables : « Le principal intérêt que présente le changement du médium d’expression, réside dans la possibilité de donner à l’œuvre un dynamisme nouveau et un message plus clair du côté de sa réception . »
L’œuvre Ground Zero, une photographie qui s’inscrit dans la série des Projections, rend manifeste cet intérêt que Peter Gnass porte aux questions politiques. De plus, depuis 2005, il se penche davantage sur la notion de mémoire collective (qu’il avait explorée avec sa série d’œuvres sur la guerre). Ground Zero apparaît donc comme un de ces faisceaux qui convergent vers la création de la récente série intitulée La multitude déchue, amorcée en 2008, où on retrouve encore une « superposition » d’images. Cette accumulation se transforme, cette fois, en juxtaposition d’affiches dans l’espace public … Mais il s’agit là d’une autre histoire, qui reste à suivre.

Christine Bernier

Christine Bernier est professeure d’histoire de l’art spécialisée dans les questions muséales relatives à l’art contemporain, et directrice du Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Elle a été responsable des expositions itinérantes, du service de l’éducation et de l’action culturelle au Musée d’art contemporain de Montréal. Christine Bernier est l’auteure du livre L’art au Musée. De l’œuvre à l’institution, édité en 2002 chez l’Harmattan, à Paris, dans la collection « Esthétiques ».